Croire à la guérison du monde, est-ce romantique?

L’année 2015 a été dévastatrice sur bien des plans : elle a illustré avec force que notre monde a besoin de guérison, de douceur, de compréhension, de réconciliation, et de miséricorde. L’année 2016 saura-t-elle déjouer cette force gravitationnelle qui entraîne notre monde vers sa perte? Doit-on continuer de lutter contre cette spirale descendante et lui opposer un mouvement ascendant, favorable à un « réenchantement du monde », probablement nécessaire à sa remise sur pied? Aussi, je vous soumets ici mon humble réflexion. J’ai fait mes études en littératures française et québécoise, il y a plus de deux décennies déjà. Croyez-le ou non, la littérature, d’apparence si « futile » pour notre société actuelle, continue de nourrir ma pensée et mon action aujourd’hui. J’apprécie plus que jamais le remarquable apport de ces années de fréquentation des « humanités » – comme on disait autrefois – dans ma vie, car elles m’ont fait comprendre – et continuent de le faire! – les différents courants de pensée qui ont sillonné et motivé nos sociétés occidentales au cours des siècles. Et aujourd’hui, nous n’en sommes pas quittes : nous sommes d’autant plus tributaires d’un courant de pensée qui nous faire voir le monde avec des lunettes bien spécifiques…

Le courant intellectuel des Lumières, au XVIIIe siècle, a fait basculer le monde. À ces siècles menés par les croyances et les superstitions s’opposait désormais le règne de la raison. Descartes en fut un des précurseurs et des défenseurs. À la nature, vile, il opposa la culture, détachée de sa source. À une vision mystique, il préféra une vision mécanique et fonctionnelle du réel. Les animaux perdirent leur « âme » et devinrent des machines bien huilées et réglées. L’homme, unique être animé et doué de pensée, s’érigeait maintenant seul devant la nature, inerte, matérielle, vide, devenue un bassin de ressources observables et exploitables. L’homme n’en fit plus partie, il s’élevait désormais au-dessus… L’imagination fit place à la rigueur.

On s’en rend bien compte, cette vision prévaut encore aujourd’hui. Elle est en fait le résultat d’une approche réductrice du monde, où n’existe que ce qui est palpable, tangible, quantifiable1. Et elle est à l’origine de bien des crises qui sévissent en ce monde : l’économisme, où l’argent et la rigueur budgétaire font foi de tout; le néolibéralisme, où la poursuite du profit règne; la technocratie, où le progrès est maître et roi; le matérialisme, où la nature n’est que ressources exploitables, oubliant que la Terre est un organisme vivant; la surconsommation, où n’ont de valeur que les biens matériels. Guerres, crises écologiques, changements climatiques, accroissement des inégalités, injustices sont devenus nombre de symptômes d’un grand cancer généralisé…

Aussi, comme l’affirme Frédéric Lenoir, dans son livre La guérison du monde (Fayard, 2012), « la vision mécaniste ne se contente pas de considérer toutes les réalités comme objectivables, qu’elles soient humaines ou non humaines, culturelles ou naturelles, abstraites ou concrètes. Elle affirme que cette entreprise d’objectivation, autrement dit de quantification, cette mise en équation est la seule voie permettant d’accéder aux significations de la réalité. René Descartes a fourni la méthode de l’objectivation mécaniste et a favorisé, entre autres, le développement des sciences. Mais cette méthode offre une vision philosophique bien réductrice du réel : l’univers devient un champ de forces et de mouvements relevant de la mécanique, et l’être humain se réduit à l’“individualisme utilitariste” des libéraux, à l’“homme unidimensionnel” de Herbert Marcuse, à l’homo economicus de Louis Dumont. Or la plupart des problèmes évoqués […] résultent d’une vision mécaniste du monde et de son application dans les différents champs de l’activité humaine. » (p. 240)

romantismeÀ l’époque des Lumières, déjà, une critique de cette vision étroite s’est peu à peu manifestée. Artistes, écrivains, peintres, musiciens et philosophes ont voulu réagir à cette tendance à réduire la vie à ses manifestations utilitaristes. Pour eux, l’imagination, la sensibilité, la poésie, l’interdépendance entre les humaines et la nature, l’équilibre, l’expérience intérieure, la spiritualité font partie de l’expérience humaine et de sa réalité… « C’est face à cette logique mécanique et en opposition avec elle que va naître en Occident, à la fin du XVIIIe siècle, un vaste courant philosophique et artistique visant à renouer avec la conception organique du monde : le romantisme. […] Loin de se réduire à un courant poétique ou à une forme d’expression littéraire, le romantisme constitue une authentique vision du monde. Multidimensionnel, l’impératif romantique est une contestation en règle de la conception matérialiste, mécaniste et désenchantée qui prévaut dans la civilisation moderne occidentale. Face aux tenants du mécanisme qui privilégient l’approche rationnelle et cartésienne d’une nature objectivable, il s’inspire des courants […] évoqués pour leur opposer la vision d’une nature vivante, c’est-à-dire organique. Les romantiques montrent que la vision mécaniste affecte l’ensemble de l’existence humaine, et sont convaincus qu’elle est l’expression d’une logique de mort. » (p. 243)

Lenoir cite ensuite le sociologue Michael Löwy, soulignant que « le principal trait de la civilisation industrielle rejetée par le romantisme est la quantification de la vie, la domination totale des critères quantitatifs, des calculs en pertes et en profits […], sur le tissu de la vie sociale. Pour les romantiques, la modernité bourgeoise se caractérise par la toute-puissance de la valeur d’échange, par la réification généralisée des rapports sociaux et par le déclin correspondant des valeurs qualitatives (sociales, religieuses, éthiques, culturelles ou esthétiques), la dissolution des liens humains qualitatifs. Si le capitalisme traduit, selon la célèbre définition de Max Weber, le désenchantement du monde, l’alternative romantique constitue une tentative désespérée de ré-enchantement du monde. » (p. 244)

« La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie. »
– Novalis

Enfin, Lenoir poursuit en nous aidant à comprendre pourquoi les romantiques accordent autant d’importance à la poésie, en citant Novalis d’abord – « La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie » – et en ajoutant : « La “poésie” des romantiques réside donc moins dans l’illustration d’un genre littéraire que dans une attitude, une conception de la vie, de la mort, de l’amitié, de l’homme et de la nature. La poésie est ce qui permet au monde et à l’existence d’être organiques et non plus mécaniques, vivants et non plus morts, subtils et non plus grossiers, spirituels et non plus lestés du poids de la matière. En ce sens, la sensibilité poétique contribue au réenchantement d’un monde désormais privé de ses charmes et de son aura par une modernité marchande. » (p. 245) Le romantisme « fera écho à la Présence divine (Shekina) dans le judaïsme, à la grâce et aux énergies divines dans le christianisme, au monde imaginal (‘alam al-mithal) des spirituels de l’islam » (p. 246). Il aura des répercussions en Europe, principalement chez les Allemands Schelling, Schlegel, Novalis et Ritter. Et du côté de l’Amérique du Nord chez les Henry David Thoreau, Ralph Waldo Émerson et Walt Whitman.

Lenoir, enfin, constate qu’aujourd’hui, « le courant romantique n’a pas atteint son objectif de “réenchanter” le monde. La vision mécaniste et la logique productiviste du capitalisme l’ont emporté » (p. 249). Mais, pour lui, « la vision organique qui prévaut dans toutes les sagesses du monde, qui est proposée en Occident par les philosophes grecs et remise en valeur par les humanistes de la Renaissance et les romantiques du XIXe siècle, [lui] semble la juste voie » pour favoriser la guérison du monde actuel – et la nôtre personnellement –, éminemment nécessaires.

Aussi, en cette aube de l’année 2016, j’ose émettre des vœux de guérison, de santé planétaire, de paix mondiale et de réconciliation à notre monde en peine. De plus, je nous souhaite à tous et toutes de renouer avec la « poésie » des jours, avec le « réenchantement » de nos sociétés, avec le romantisme nécessaire pour donner de l’élan à notre quotidien et à nos luttes pour plus de vie. Les romantiques n’ont pas dit leur dernier mot. Chrétiens et chrétiennes en sont d’ailleurs, car l’Esprit de Dieu n’est pas étranger à ce mouvement de refondation nécessaire pour bâtir un monde qui mettra en œuvre les aspirations de fraternité, d’égalité et de justice et le royaume que Dieu espère tant. Aussi, une bonne année débordante de « romantisme » à tous et toutes. Et puisse la littérature continuer de nous inspirer… 😉

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  1. En effet, pour les tenants du mécanisme et du réductionnisme, « le vivant se résume à un assemblage de gènes, la conscience à un assemblage de neurones, la matière à un assemblage de particules, la spiritualité à un assemblage de croyances et de codes. Le tout est réduit à la simple addition de ses parties. Or cette vision mécaniste du monde ne peut exprimer la totalité ni la complexité du réel » (Frédéric Lenoir, La guérison du monde, Paris, Fayard, 2012, p. 240-241).

 

Moment de grâce

J’avais été intrigué par cette pièce a capella. J’étais au théâtre et une scène poignante se jouait sur scène. En fond musical, on entendait ces voix pénétrantes, presque déchirantes, appuyer les circonstances du drame. D’une façon toute solennelle… Dans la salle, tous avaient le cœur serré. J’avais été très ému par cette scène puissante des Feluettes de Michel-Marc Bouchard. Et j’y découvrais le fameux Miserere d’Allegri, porteur de mystère…

Du haut de mes 20 ans, je fus surpris de découvrir par la suite que le Miserere était en fait une reprise du Psaume 50 dont les premiers mots – « Aie pitié de moi, Seigneur » – donnaient tout leur sens à la scène vue plus tôt. Je fus plus étonné d’apprendre encore que cette œuvre exceptionnelle était «restée longtemps la propriété exclusive de la Papauté pour le service de la chapelle Sixtine. Son audition avait lieu une fois l’an, au cours de la Semaine sainte, dans des circonstances propres à frapper l’auditoire : il était chanté à la fin de l’Office des Ténèbres, dans une chapelle où l’on avait progressivement éteint les cierges tandis que le Pape et les cardinaux s’agenouillaient. Le Miserere était alors interprété par les meilleurs chanteurs de la chapelle – castrats, altos masculins, barytons et basses». (Livret de l’album) Un choix du metteur en scène d’autant plus judicieux que la pièce de théâtre que j’évoque n’était jouée que par des acteurs masculins. Ces couches de signification me fascinaient…

Miserere_Messe_MotetsÀ l’époque d’Allegri (1582-1652), le Miserere, créé en 1638, n’était donc pas accessible à tous. Le Vatican en avait interdit toute reproduction et diffusion afin d’en préserver le caractère unique. Cette polyphonie, en effet, a été écrite pour deux chœurs différents – le premier à cinq voix et le second à quatre – qui chantent les versets impairs du psaume. Les versets pairs sont ensuite psalmodiés en solo avec le ton traditionnel du grégorien. Mais ce n’est pas tout! Cette musique sacrée est construite dans le style du faux-bourdon, « un procédé d’improvisation consistant en l’adjonction de deux voix parallèles à une mélodie préexistante » (Wikipédia). Les chanteurs du XVIIe de la chapelle Sixtine était alors « capables d’improviser de savants contrepoints et donc, a fortiori, d’orner un faux bourdon » (livret). Une tradition qui s’est perdue dès le XVIIIe siècle…

C’est dire qu’il n’existe aucune version authentique du Miserere chanté alors. La version que nous connaissons n’en est qu’une pâle esquisse. L’album de l’ensemble A sei voci, enregistré en 1993, en propose d’ailleurs deux versions : une première, qui reprend la forme connue, datant de la fin du XVIIIe siècle environ, et une deuxième qui en propose une approche « dix-septièmiste ». Cette version, formulée d’après des sources historiques, peut « donner une idée approximative de ce que l’on pouvait entendre à la chapelle pontificale quelques années après la mort de Gregorio Allegri » (livret). Malgré nos efforts, nous ne pourrons jamais saisir la pleine étendue de cette œuvre. Elle conserve jalousement une part de mystère, comme lorsqu’elle était chantée une fois l’an. Comme lorsqu’elle fait d’une scène dramatique un moment de grâce. Peut-être est-ce pour cela qu’encore aujourd’hui, elle nous élève tant…

La grande question

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Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
– G. W. Leibniz

Cette question posée par Leibniz il y a plus de trois cents ans n’a toujours pas de réponse… Elle fait turlupiner l’esprit des grands philosophes comme celui des poètes qui s’émerveillent devant le plus grand mystère : l’existence de l’Univers. À quoi rime l’existence? D’où vient-elle? Comment sommes-nous nés à la conscience de nous-mêmes? Pourquoi notre quête en vue de comprendre l’univers nous amène-t-elle toujours à plus de mystère encore? Quel sens a cet immensité infinie qui se déploie toujours plus devant nos yeux? Bref, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?

Peut-être sommes-nous destinés simplement à apprendre à tolérer de plus en plus le fait que nous ne pourrons jamais avoir de réponse à nos questions les plus profondes? Apprendre à supporter l’idée que la vie est incompréhensible…

Une boîte mystère

À l’occasion de Noël et de l’An nouveau, je vous offre cette boîte colorée, originale et unique, que j’ai fabriquée avec amour et décorée de papier marbré fait à la main par une artiste du Québec. Un travail de relieur, fait avec art et lenteur…

Que contient-elle? Quel trésor cache-t-elle? Il n’en tient qu’à vous de l’ouvrir et d’en découvrir le mystère. Vous y trouverez ce que vous cherchez, ce que vous souhaitez le plus, ce dont vous rêvez depuis longtemps, ce qui vous anime au plus profond de vous-mêmes et ce à quoi vous appelle la vie. Vous seul en connaissez le contenu secret. Alors, osez ouvrir cette boîte à merveilles, en dévoiler la richesse, cette boîte qui est un peu à votre image…

Voilà mes souhaits et mon cadeau pour vous à l’occasion de Noël et de la Nouvelle Année.

Boîte mystère, 2009
Conçue par Ghislain Bédard
Carton et papier marbré fait main