Station Eleven

Il n’y a plus d’électricité, plus d’eau courante. Personne n’a plus d’argent. Ni de téléphone portable, ni d’ordinateur, ni Internet, ni Facebook, ni… La radio, la télévision, les télécommunications ne fonctionnent plus. Les automobiles sont depuis longtemps abandonnées sur les autoroutes. Les villes sont désertes. Les immeubles décrépissent. La végétation reprend toute sa place. La société moderne s’est effondrée. Il y a plus de 20 ans, une pandémie mondiale, la grippe géorgienne, décimait 99 % de la population de la planète. Ceux qui ont survécu oublient maintenant de plus en plus comment c’était avant. La nouvelle génération n’en a même plus aucune idée. Tous se méfient des autres dans ce monde plutôt anarchique. Mais survivre ne suffit pas. « Une troupe présente des concerts et des pièces de théâtre [de Shakespeare] aux communautés regroupées dans des campements de fortune. La vie semble de nouveau possible. Mais l’obscurantisme guette, menaçant les rêves et les espérances des survivants. » (4e de couverture)

Voilà ce que raconte et met en scène ce récit postapocalyptique hors du commun qu’est Station Eleven (Alto, 2016) de la jeune auteure vancouvéroise Emily St. John Mandel, livre qui a remporté le prix Arthur C. Clarke, a fait partie de la première sélection du Prix des libraires du Québec et a obtenu quantité de prix sur le plan international. « Emily St. John Mandel signe l’un des romans les plus terrifiants et bouleversants de la rentrée », souligne Karine Vilder du Journal de Montréal. Ce « roman phénomène publié dans une vingtaine de pays […] illustre brillamment que l’art, l’amitié, la résilience et ce qui nous unit permettent de tout traverser, même une fin du monde » (4e de couverture).

Pour ma part, en tant qu’amateur à mes heures de littérature SF, je n’ai pas été marqué en profondeur par ce livre comme semblent l’avoir mentionné plusieurs critiques – il y a des livres de SF qui m’ont touché davantage et dont les attributs surpassent ce roman –, mais j’en ai grandement apprécié la qualité littéraire, et la trame narrative qui nous plonge dans un univers à la fois familier et… étranger, mais certainement dérangeant. Et si cette histoire faisait office de présage? Quelques frissons parcourent mon échine… Bref, si ce roman permet au plus grand nombre d’apprécier davantage le genre, – en fait, en imaginant l’avenir, la SF traite bien plus du présent que du futur –, il aura réussi son pari. Mais surtout, s’il permet une réelle réflexion sur ce qui fonde véritablement la société humaine – certaines scènes de ce livre frappent littéralement l’imagination –, il demeure plus que nécessaire. En ce début de XXIe siècle, Station Eleven est une œuvre originale dont la vision presque prophétique nous interpelle assurément. Alto a encore visé juste.

Publicités

Besoin de tendresse

Il y a trop de fusils! Trop de coups! Trop de mots durs et de cris! Trop de violence et de férocité! Trop d’impatiences et de jugements! Pas une journée ne passe sans une déferlante de crises, d’affrontements, de tirs, de fraudes, de tromperies… Suffit de regarder les nouvelles pour s’en convaincre. Est-ce ça, la réalité humaine? Est-ce notre nature profonde? Est-ce une fatalité? N’y a-t-il pas un trop-plein d’insatisfactions, d’injustices, de mépris qui déborde et éclabousse tout un chacun?

Je suis convaincu que la réalité ne se limite pas à cette vision qu’on nous fait voir et nous jette au visage souvent sans nuances. Bien sûr, le mal sera toujours de la partie. Mais le bien, ou la vie, fait sa place dans les petits gestes et suit son cours subrepticement, humblement, avec une force lente et sûre, j’ose croire. Avec mon aide. Avec mes mains. Et je m’exerce à le voir ici et là. Maître Eckhart, philosophe dominicain du Moyen-Âge, disait que Dieu était « une large rivière souterraine que nul ne peut endiguer »…

RetrospectiveAussi, en ce moment même, tiens! je décrète un instant de tendresse. (Je respire et prends un temps pour me faire du bien.) Et aujourd’hui, je lance un élan de bonté. (Je décide de tendre la main, d’être à l’écoute des gens qui m’entourent, de savourer leur présence.) Et en cette année de grâce, j’inaugure un vaste mouvement de renversement de la violence et, surtout, d’abondance d’amour, de délicatesses et de «petits soins» pour les autres. (Je dis non aux préjugés et oui à l’accueil.) Et viendra la décennie de la réconciliation de l’humanité. Puis des siècles d’harmonie et de paix!!!

Dans l’emportement, je me mets à rêver… Mais, en fait, tout ce dont je réclame, c’est un peu de douceur pour notre monde. Un peu de répit. Quelques pensées heureuses pour les autres. Une prière même. «Nous savons que la vie est plus forte que la mort», chantait Pauline Julien dans sa chanson L’âme à la tendresse. Alors, qu’est-ce que j’attends pour répandre un peu plus de vie autour de moi?

Oui, j’ai l’âme à la tendresse. Je ne m’en cache pas. C’est cela pour moi, la vraie réalité, la nature profonde de l’être humain : ce besoin de vivre de tendresse. Et d’aimer…

Ce soir, j’ai l’âme à la tendresse
Tendre tendre, douce douce

Tresser avec vous ce lien et cette délicatesse
Vous mes amis d’hier et d’aujourd’hui
Cette amitié dans la continuité
Un mot, un regard, un silence, un sourire, une lettre

Françoise, Allen, Claire, Patrick, Kim, Roland, Réjean, Louise
Et tous les autres que je ne saurais nommer
Vous êtes mes havres des soirs de détresse
La goutte d’eau qui fait jaillir la source, ma lumière

Aujourd’hui, pourtant, je vous attends en vain, je vous espère
Que faites-vous? J’appelle, je tends les bras.
Nos amitiés se sont-elles évanouies?
Peut-être n’avons-nous plus rien à nous dire, je chavire

Pourtant, nous savons que la vie est plus forte que la mort
Le désespoir a dit son dernier mot
Permettez-moi de vous aimer toujours
Riches de nos secrets, j’attendrai, j’attendrai
Les amitiés nouvelles.

La nature

J’ai reçu ce cadeau de mon frère Maxime, qui a voulu partager, sous l’élan de l’enthousiasme et sûr que j’y serais sensible, sa découverte avec moi. Il avait tout à fait raison, mon cher frangin : à mon avis, ce poème de Victor Hugo atteint au sublime.

Je ne peux m’empêcher d’être ému chaque fois que je le relis. Son thème me ravit et me bouleverse : la nature a besoin de grandeur, elle ne supporte pas la sujétion ni l’exploitation.

De ce poème, sentez la force, entendez la musique, goûtez la beauté. Lentement. Posément. Profondément. Le rythme des alexandrins, qui plus est, renforce sa teneur et en déploie toute la largesse.

Bref, voici un grand morceau de littérature que je vous offre, en toute affection, en ce temps de recommencements, au seuil de la nouvelle année, afin que nous nous rappelions que nous appartenons « à la vie, à la vie indignée ».

La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre;
C’est l’hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
Être dans mon foyer la bûche de Noël?
– Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.
Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,
Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.
Aimez, vivez. – Veux-tu, bon arbre, être timon
De charrue? – Oui, je veux creuser le noir limon,
Et tirer l’épi d’or de la terre profonde.
Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,
La paix aux doux yeux sort du sillon entr’ouvert,
Et l’aube en pleurs sourit. – Veux-tu, bel arbre vert,
Arbre du hallier sombre où le chevreuil s’échappe,
De la maison de l’homme être le pilier? – Frappe.
Je puis porter les toits, ayant porté les nids.
Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis;
Là, dans l’ombre et l’amour, pensif, tu te recueilles;
Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
– Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau?
– Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.
Le navire est pour moi, dans l’immense mystère,
Ce qu’est pour vous la tombe; il m’arrache à la terre,
Et, frissonnant, m’emporte à travers l’infini.
J’irai voir ces grands cieux d’où l’hiver est banni,
Et dont plus d’un essaim me parle à son passage.
Pas plus que le tombeau n’épouvante le sage,
Le profond Océan, d’obscurité vêtu,
Ne m’épouvante point : oui, frappe. – Arbre, veux-tu
Être gibet? – Silence, homme! va-t’en, cognée!
J’appartiens à la vie, à la vie indignée!
Va-t’en, bourreau! va-t’en, juge! fuyez, démons!
Je suis l’arbre des bois, je suis l’arbre des monts;
Je porte les fruits mûrs, j’abrite les pervenches;
Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches!
Arrière! hommes, tuez! ouvriers du trépas,
Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,
Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,
Vous chercher un complice au milieu des grands chênes!
Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,
L’arbre mystérieux à qui parlent les vents!
Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.
Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.
Allez-vous-en ! laissez l’arbre dans ses déserts.
À vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,
Accouplez l’échafaud et le supplice; faites.
Soit. Vivez et tuez. Tuez entre deux fêtes
Le malheureux, chargé de fautes et de maux;
Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux!

Victor Hugo
dans Les contemplations

Bonne année 2015!

Ghislain