Une boule de neige… en plein été!

Voici une boule de neige de mon cru: « Ô le bel ogre poilu voyant crûment quelques sensibles amoureuses déchiqueter radicalement Jean-Philippe.» De quel exercice s’agit-il? Et qui fera mieux?

Pour vous donner un indice, voici une autre boule de neige, présentée autrement :

À
la
mer
nous
avons
trempé
crûment
quelques
gentilles
allemandes
stupidement
bouleversées.
(Jacques Bens)

En fait, la boule de neige est une contrainte littéraire inventée par l’Oulipo, qui consiste en l’écriture d’un poème dont le premier vers est composé d’une lettre, le deuxième de deux lettres, et ainsi de suite. La boule de neige fondante commence par un vers de n lettres, puis chaque vers diminue d’une lettre jusqu’à ce que l’on atteigne une lettre.

Mon poème du début atteint 13 lettres, 1 de plus que celui de Jacques Bens, un oulipien officiel! À vous de faire mieux!

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Le village allait-il connaître une trêve?

Je vous offre ce petit bijou de conte − un texte d’un auteur que j’aime bien : Michel Tournier − que je me plais à relire chaque année, en cette période précédant les fêtes. Il me fait bien sourire chaque fois. Bonne lecture!

Le village de Pouldreuzic allait-il connaître une période de paix? Depuis des lustres, il était déchiré par l’opposition des cléricaux et des radicaux, de l’école libre des Frères et de la communale laïque, du curé et de l’instituteur. Les hostilités qui empruntaient les couleurs des saisons viraient à l’enluminure légendaire avec les fêtes de fin d’année. La messe de minuit avait lieu pour des raisons pratiques le 24 décembre à six heures du soir. À la même heure, l’instituteur, déguisé en Père Noël, distribuait des jouets aux élèves de l’école laïque. Ainsi le Père Noël devenait-il par ses soins un héros païen, radical et anticlérical, et le curé lui opposait le Petit Jésus de sa crèche vivante – célèbre dans tout le canton – comme on jette une ondée d’eau bénite à la face du Diable.

Oui, Pouldreuzic allait-il connaître une trêve? C’est que l’instituteur, ayant pris sa retraite, avait été remplacé par une institutrice étrangère au pays, et tout le monde l’observait pour savoir de quel bois elle était faite. Mme Oiselin, mère de deux enfants – dont un bébé de trois mois – était divorcée, ce qui paraissait un gage de fidélité laïque. Mais le parti clérical triompha dès le premier dimanche lorsqu’on vit la nouvelle maîtresse faire une entrée remarquée à l’église.

Les dés paraissaient jetés. Il n’y aurait plus d’arbre de Noël sacrilège à l’heure de la messe de « minuit », et le curé resterait seul maître du terrain. Aussi la surprise fut-elle grande quand Mme Oiselin annonça à ses écoliers que rien ne serait changé à la tradition, et que le Père Noël distribuerait ses cadeaux à l’heure habituelle. Quel jeu jouait-elle? Et qui allait tenir le rôle du Père Noël? Le facteur et le garde champêtre, auxquels tout le monde songeait en raison de leurs opinions socialistes, affirmaient n’être au courant de rien. L’étonnement fut à son comble quand on apprit que Mme Oiselin prêtait son bébé au curé pour faire le Petit Jésus de sa crèche vivante.

Au début tout alla bien. Le petit Oiselin dormait à poings fermés quand les fidèles défilèrent devant la crèche, les yeux affûtés par la curiosité. Le boeuf et l’âne – un vrai boeuf, un vrai âne – paraissaient attendris devant le bébé laïque si miraculeusement métamorphosé en Sauveur.

Malheureusement, il commença à s’agiter dès l’Évangile, et ses hurlements éclatèrent au moment où le curé montait en chaire. Jamais on n’avait entendu une voix de bébé aussi éclatante. En vain la fillette qui jouait la Vierge Marie le berça-t-elle contre sa maigre poitrine. Le marmot, rouge de colère, trépignant des bras et des jambes, faisait retentir les voûtes de l’église de ses cris
furieux, et le curé ne pouvait placer un mot.

Finalement, il appela l’un des enfants de choeur et lui glissa un ordre à l’oreille. Sans quitter son surplis, le jeune garçon sortit, et on entendit le bruit de ses galoches décroître au-dehors.

Quelques minutes plus tard, la moitié cléricale du village, tout entière réunie dans la nef, eut une vision inouïe qui s’inscrivit à tout jamais dans la légende dorée du Pays bigouden. On vit le Père Noël en personne faire irruption dans l’église. Il se dirigea à grands pas vers la crèche. Puis, il écarta sa grande barbe de coton blanc, il déboutonna sa houppelande rouge et tendit un sein généreux au Petit Jésus soudain apaisé.

Tiré de : Michel Tournier, Le Coq de bruyère, Paris, Gallimard, 1978, p. 29-31.

Ah! la langue de Molière… (6)

Saviez-vous que…

1. L’adjectif chic est invariable en genre. Même si autrefois le féminin chique était d’usage, aujourd’hui, cet adjectif n’a pas de féminin (mais il a un pluriel!) Ainsi, on dira : « une chic fille » et « des garçons chics ». Le français comporte plusieurs autres adjectifs qui n’ont qu’un seul genre. Voici des adjectifs uniquement masculins : argent comptant, prix coûtant, yeux pers, sucre candi, etc. Et pour ne pas laisser en reste l’autre sexe, voici des adjectifs uniquement féminins : bouche bée, porte cochère, moelle épinière, vague océane, etc.

2. Ces temps-ci, tout un chacun a des « opportunités », mais plus personne ne saisit d’occasions. Pourtant, dans la plupart des cas, le mot occasion serait plus approprié que le premier, qui aurait subi l’influence du mot anglais opportunity. Par exemple, au lieu de dire : « Voilà une opportunité de faire valoir mes compétences », il faudrait dire : « Voilà une occasion de… » L’opportunité est le caractère opportun de quelque chose, ce qui arrive à point nommé. Par exemple, l’opportunité d’une décision. Par contre, le mot opportunité est un anglicisme quand il signifie avantages, perspectives d’avenir ou possibilités. Aussi, j’aimerais profiter de cette occasion (et non opportunité) pour vous annoncer une bonne nouvelle…

3. Je partirai bientôt en vacances! Et les vacances, ça s’écrit toujours au pluriel, telle la quantité de plaisirs qu’on y éprouve! Au singulier, la vacance est l’état d’un poste sans titulaire, d’un poste libre que l’on doit combler. Donc, impossible pour moi de « prendre une vacance ». Ce n’est pas français! Et avant de partir, je dépose mes valises dans le coffre de la voiture. Le mot valise ne désigne pas, contrairement à ce que l’on croit correct, cet espace de rangement derrière la voiture… Mais les valises sont bien utiles quand on prend des vacances et que l’on part au loin!

Ah! la langue de Molière… (5)

Saviez-vous que…

1. Dans l’usage courant, le nom alternative est souvent utilisé de façon inappropriée. Quand on écrit, par exemple : « Il nous faut proposer une alternative écologique au mode de vie consumériste », on en fait un emploi fautif, même si l’on est d’accord avec le propos! Le mot alternative est un anglicisme au sens de « solution de rechange ». En français, une alternative représente une situation où il n’y a que deux possibilités opposées, un choix entre deux éventualités. Perdre ou gagner son pari, voilà une alternative. Mais on peut proposer sans problème une solution de rechange écologique à nos modes de vie axés sur la consommation et l’exploitation des ressources…

Pour ce qui est de l’adjectif alternatif/alternative, on peut cependant l’utiliser pour désigner « un mode de vie plus adapté à l’individu que celui de la société industrielle » (Multidictionnaire). On parlera d’un mode de vie alternatif ou d’une philosophie alternative, par exemple. Mais à médecine alternative, on privilégiera toujours médecine douce. Bref, on n’a qu’une alternative : bien employer ce mot, ou l’utiliser à tort et à travers…

2. Eh non! il n’y a pas de « z » dans le mot vingt… Désolé! Et pourtant, on entend souvent, à l’oral, un drôle de zézaiement : « vingz écoles, cent vingz enfants… ou deux cent vingz amis Facebook! » Ouf! Il est temps de redonner au mot vingt son « t » — comme dans « ton thé t’a-t-il ôté ta toux? » — devant une voyelle. Et qu’il retrouve sa san… té avec un « thé » avant vingt années!

3. Après le zézaiement, je cible le bégaiement. Et d.. de quoi va-t-on parler? De « de »! Voyons cette phrase : « L’organisme a besoin de d’autres personnes à l’occasion pour s’occuper de d’autres projets. » Bien sûr, on retrouve ici le réflexe (normal) de prononcer et la préposition « de » suivant un verbe transitif indirect et l’article partitif accompagnant « autres ». Mais par euphonie, la préposition et le déterminant partitif se confondent. « De » se suffit donc amplement à lui-même! Ainsi, on dira sans hésiter : « On a besoin d’autres personnes à l’occasion pour s’occuper d’autres projets. »

Ah! la langue de Molière… (4)

Saviez-vous que…

1. Parfois nous nous compliquons la vie… On voit souvent des affiches indiquant les heures d’ouverture, d’un commerce par exemple, qui comportent ces abréviations plus complexes les unes que les autres pour indiquer l’heure:

7 hres, 8 hrs a.m., 9:30 hres, 3 H p.m., 19 h 00, 8 h 05 p.m et 21 hrs 15 .

En français, l’abréviation du mot heure est des plus simples: un seul h (sans point). On favorise l’inscription la plus courte (après tout, il s’agit d’une abréviation!). Donc, pour toutes ces heures déjà mentionnées, il faudrait donc écrire respectivement:

7 h, 8 h, 9 h 30, 15 h, 19 h, 20 h 5 (et non 20 h 05) et 21 h 15.

Donc, un seul h entre l’heure et les minutes. C’est tout.

2. Les abréviations a.m. et p.m. proviennent du latin ante meridiem et post meridiem et servent à la notation de l’heure dans le système anglais. Elles sont considérées comme des anglicismes en français. Il vaut donc mieux utiliser la notation de l’heure selon un cycle de 24 heures  – 10 h et 22 h – ou encore écrire 3 h du matin ou de l’après-midi.

3. Le dièse (#) est un signe utilisé en notation musicale seulement, et il ne représente en aucune façon l’abréviation du mot numéro. Dans ce cas, encore une fois, il s’agit d’une abréviation empruntée à l’anglais. Il est donc plus approprié d’utiliser, en français, la notation no, ou n avec un o en exposant. On écrira, par exemple: la case no 3. Dans une adresse, il faut éviter aussi d’utiliser le signe # pour désigner le numéro de l »appartement. On écrira plutôt: 3225, av. Duval, app. 5

Quelques pensées qui m’inspirent

Je vous livre, sans plus de préambule, quelques pensées qui m’accompagnent sur la route. Laissez-les vous saisir.

Le bonheur, c’est de désirer ce que l’on a.
Saint Augustin

La confiance montre le chemin.
Hildegarde de Bingen

Chaque atome qui m’appartient vous appartient tout aussi bien.
Walt Whitman

Ne suis-je pas en symbiose avec la terre?
Ne suis-je pas moi-même en partie végétal et humus?
Henry David Thoreau

Il faut habiter poétiquement la Terre.
Hölderlin

Je te propose de choisir entre la vie et la mort,
entre la bénédiction et la malédiction.
Choisis donc la vie.
Deutéronome 30, 19

Et un peu d’humour, pour assaisonner le tout :

La langue est responsable de bien des mots.
Anonyme

Si vous ne vous sentez pas bien, faites-vous sentir par un autre.
Francis Blanche

Je ne suis pas toujours de mon avis.
Paul Valéry

Ah! la langue de Molière… (3)

Saviez-vous que…

1. La locution « faire écho à », bien que couramment utilisée, n’est pas correcte en français. On peut se faire l’écho d’une rumeur, c’est-à-dire la propager. Une demande peut rester sans écho, c’est-à-dire sans réponse. Mais un concept ou une chose ne peut pas « faire écho à » une autre chose. On pourrait peut être dire, dans ce cas, qu’une chose en évoque ou en rappelle une autre…

2. « La résolution a été adoptée telle que proposée. » Où est l’erreur? En fait, il faut éviter de placer un participe passé après l’adjectif tel suivi de que; autrement dit, il ne faut pas faire l’ellipse du verbe conjugué. Alors, à vous de voir si « cette proposition d’ordre linguistique sera adoptée telle qu’elle a été suggérée ».

3. D’après vous, puis-je initier un projet ou une activité? On initie quelqu’un à un art, à un travail, à un sport, c’est-à-dire qu’on lui en enseigne les rudiments. Mais on lance un projet, on instaure une politique, on organise une activité ou on met en place un programme. De même, ceux qui mettent sur pied une nouvelle activité ne sont pas les initiateurs, mais bien les instigateurs d’un projet.

4. Retenez ce truc mnémotechnique : Presque ne s’élide que dans presqu’île. Dans tous les autres cas, il faut l’écrire au complet, même devant une voyelle. On écrira donc : « Presque aucun livre n’est inintéressant » ou « Dans presque une heure, nous serons partis. »