Moment de grâce

J’avais été intrigué par cette pièce a capella. J’étais au théâtre et une scène poignante se jouait sur scène. En fond musical, on entendait ces voix pénétrantes, presque déchirantes, appuyer les circonstances du drame. D’une façon toute solennelle… Dans la salle, tous avaient le cœur serré. J’avais été très ému par cette scène puissante des Feluettes de Michel-Marc Bouchard. Et j’y découvrais le fameux Miserere d’Allegri, porteur de mystère…

Du haut de mes 20 ans, je fus surpris de découvrir par la suite que le Miserere était en fait une reprise du Psaume 50 dont les premiers mots – « Aie pitié de moi, Seigneur » – donnaient tout leur sens à la scène vue plus tôt. Je fus plus étonné d’apprendre encore que cette œuvre exceptionnelle était «restée longtemps la propriété exclusive de la Papauté pour le service de la chapelle Sixtine. Son audition avait lieu une fois l’an, au cours de la Semaine sainte, dans des circonstances propres à frapper l’auditoire : il était chanté à la fin de l’Office des Ténèbres, dans une chapelle où l’on avait progressivement éteint les cierges tandis que le Pape et les cardinaux s’agenouillaient. Le Miserere était alors interprété par les meilleurs chanteurs de la chapelle – castrats, altos masculins, barytons et basses». (Livret de l’album) Un choix du metteur en scène d’autant plus judicieux que la pièce de théâtre que j’évoque n’était jouée que par des acteurs masculins. Ces couches de signification me fascinaient…

Miserere_Messe_MotetsÀ l’époque d’Allegri (1582-1652), le Miserere, créé en 1638, n’était donc pas accessible à tous. Le Vatican en avait interdit toute reproduction et diffusion afin d’en préserver le caractère unique. Cette polyphonie, en effet, a été écrite pour deux chœurs différents – le premier à cinq voix et le second à quatre – qui chantent les versets impairs du psaume. Les versets pairs sont ensuite psalmodiés en solo avec le ton traditionnel du grégorien. Mais ce n’est pas tout! Cette musique sacrée est construite dans le style du faux-bourdon, « un procédé d’improvisation consistant en l’adjonction de deux voix parallèles à une mélodie préexistante » (Wikipédia). Les chanteurs du XVIIe de la chapelle Sixtine était alors « capables d’improviser de savants contrepoints et donc, a fortiori, d’orner un faux bourdon » (livret). Une tradition qui s’est perdue dès le XVIIIe siècle…

C’est dire qu’il n’existe aucune version authentique du Miserere chanté alors. La version que nous connaissons n’en est qu’une pâle esquisse. L’album de l’ensemble A sei voci, enregistré en 1993, en propose d’ailleurs deux versions : une première, qui reprend la forme connue, datant de la fin du XVIIIe siècle environ, et une deuxième qui en propose une approche « dix-septièmiste ». Cette version, formulée d’après des sources historiques, peut « donner une idée approximative de ce que l’on pouvait entendre à la chapelle pontificale quelques années après la mort de Gregorio Allegri » (livret). Malgré nos efforts, nous ne pourrons jamais saisir la pleine étendue de cette œuvre. Elle conserve jalousement une part de mystère, comme lorsqu’elle était chantée une fois l’an. Comme lorsqu’elle fait d’une scène dramatique un moment de grâce. Peut-être est-ce pour cela qu’encore aujourd’hui, elle nous élève tant…

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